La Story de Nelly Pons

Les Stories de COMMEUNSEULHOMME ce sont tous les témoignages et toutes les rencontres faites pendant nos explorations autour du monde, à la recherche des clés de l’humain, du bonheur collectif et de l’épanouissement de soi par la diversité.

Dans ce premier Episode retrouvez Nelly Pons (Écrivaine, « Choisir de ralentir ») et Eric Bellion (à bord de la goélette Ahoy pendant la Route du Rhum 2018 – Destination Guadeloupe).

Ralentir – un art de vivre, au sens propre, qui nous invite a reprendre le pouvoir sur nos existences, une démarche consciente, qui se décide, se transmet et s’apprend.

Nelly Pons - Ecrivaine

Dans sa quête du toujours plus, le monde moderne nous plonge dans la frénésie d’avoir, de réussir. Une course folle, dont le pendant est un inéluctable épuisement : de la planète, de ses ressources naturelles, mais aussi des hommes.

Face a ce constat, une parade : ralentir – un art de vivre, au sens propre, qui nous invite a reprendre le pouvoir sur nos existences, une démarche consciente, qui se décide, se transmet et s’apprend. Rescapée d’un burn-out, véritable effondrement physique et psychique, Nelly Pons nous accompagne dans la découverte, pas a pas, de cette nouvelle relation singulière qui nous unit au monde.

Elle partage ici les étapes de sa réflexion et de son expérience pour apprendre a vivre avec son temps, tout en prenant le temps de vivre. Car si le monde ne cesse d’accélérer, le seul levier sur lequel nous avons le pouvoir d’agir, c’est nous-mêmes.

La Story de Nelly Pons & Eric Bellion #Décélération #RDR2018 #Nature #Ecriture | PODCAST N°1

Transcript du podcast

Oui Allô Eric bonjour c’est Nelly. Tu m’entends ?

Bonjour Nelly

Bonjour

Ça va bien ? Merci de participer à ces discussions, franchement c’est génial

Écoute avec grand plaisir, ça m’a permis de découvrir votre travail et engagement et je trouve ça super

Merci, c’est… on essaye d’avancer et de débroussailler en fait et le fait que tu nous aides dans cette démarche là, toi avec ton expérience et tout ce que tu as déjà écrit et dit c’est juste passionnant pour nous donc merci beaucoup d’être à bord en tout cas, c’est super.

Avec plaisir, et j’ai une grande impatience à t’entendre sur… je sais que la route du rhum démarre à peine, je sais que tu as dû t’arrêter, mais comment tu vis les choses déjà ?

Ben tu as vu donc que j’ai été obligé de m’arrêter à l’Aber Wrac’h, c’est pas très loin, à l’extrême ouest de la Bretagne, parce qu’il y a un gros coup de vent en cours sur l’atlantique. C’est un très joli endroit hein, c’est magnifique, la seule chose c’est qu’on devrait être au milieu de l’Atlantique, donc ça a été… déjà en terme de décélération, il y a eu déjà un premier choix important, soit de continuer, d’aller au cœur de la tempête, ou alors de s’arrêter, de laisser passer, donc…

Et qu’est-ce-que tu as mis en balance dans ce choix ?

Comment ?

Qu’est-ce-que tu as mis en balance dans ce choix ? C’est-à-dire, qu’est ce que t’es allé chercher en toi ?

Déjà ça à pris beaucoup de temps, ce n’est pas quelque chose qui s’est fait de façon immédiate, de façon évidente, il y a eu tout un processus de réflexion… euh… en étant le plus honnête possible, il y a beaucoup dans la balance le regard des autres le regard aussi du monde de la course au large, qui a pesé dans le fait de continuer, dans le fait d’aller de l’avant, vu que c’est un univers où on attend ça, et c’est vrai que le fait de s’arrêter, ça peut être perçu de deux façons, soit d’être un bon marin, soit finalement on est faible, ou fragile… trop fragile pour aller vers la tempête. Donc moi j’ai été entre ces deux éléments là. Donc pourquoi je me suis arrêté, parce que je me suis connecté avec moi même, avec le couple que l’on forme avec le bateau, et je me suis dit que tous les deux on était pas prêts. J’avais déjà vécu ce genre de tempête sur mon ancien bateau, sur d’autres bateaux auparavant je savais que moi je pouvais le faire, mais que, enfin que tous les deux, le bateau et moi, on était pas prêts, notre couple n’était pas assez solide pour le faire. Et c’est ce qui m’a fait prendre cette décision de m’arrêter. Et depuis que j’ai pris cette décision en fait je suis très heureux, je me sens très bien

Il y a plein de choses qui sont intéressantes dans ce que tu dis, un des messages que j’essaye de faire passer dans mes travaux c’est vraiment comment… la nécessité de se poser des questions en amont, c’est-à-dire avant de

se mettre en danger. L’accélération apporte de l’adrénaline, apporte de la reconnaissance, mais à un moment donné elle peut aussi potentiellement faire mal. Et personnellement c’est ce qui m’est arrivé, car à un moment donné je me suis effondrée un jour, et le choix de m’arrêter je ne l’ai pas fait, je l’ai subi. Et là c’est une autre dimension.

C’est ton corps qui a décidé.

Complètement. Parce que justement j’avais perdu le contact avec lui, cette équipe dont tu parles entre toi et ton bateau, cette équipe que j’aurais du former avec mon corps… je n’ai pas su la tenir sur le long terme et j’ai été défaillante dans le respect que je lui devais, et il me l’a fait savoir.

Ouais je comprends complètement, c’est quelque chose que j’ai vécu aussi, pas avec un burn out, mais avec une blessure, plusieurs fois, ça m’est arrivé plusieurs fois en fait de devoir aller jusque la blessure pour me dire que, en fait, fallait pas !

Oui, et la dimension du choix elle est essentielle justement, choisir, et avoir le courage parfois d’aller à contre-courant, de la manière dont les choses vont, de l’ordre des choses, des représentations que l’on a sur la marche

du monde, et d’être vraiment à l’écoute de ce que cette partie plus animale de nous-même

peut nous raconter.

Ouais c’est, tu vois ce qui m’interroge par rapport à ça, pour moi clairement le choix de m’arrêter était le plus difficile à prendre, c’est à dire le choix naturel c’était d’accélérer, c’était d’y aller, le plus difficile c’était de m’arrêter et je me demande si pour d’autres personnes il est pas plus facile de s’arrêter que d’accélérer. Est-ce-que tous les deux on est un cas isolé, est-ce qu’on est la majorité des gens, est-ce que la plupart des gens réagissent comme

nous, c’est la question que je me pose en fait, est-ce-qu’on est tous programmés pour ça, est ce que c’est une question de société, je sais pas.

Je pense qu’il y a beaucoup une question de société, et de tous les témoignages que je reçois lorsque j’interviens, que j’ai des échanges avec le public, la plupart des gens n’ont même plus le luxe de se poser la question, c’est-à-dire que l’accélération est devenue tellement inhérente à leur vie que la question du choix ne se pose plus tellement, à un moment donné. Et quand ils viennent réfléchir à ce genre de sujet, ils manifestent juste un questionnement, un besoin de recréer des espaces de réflexion.

Tu crois que c’est notre monde qui ne propose plus d’espaces comme ça, qu’il les a tous fermés ?

Moi je crois que notre monde y participe grandement, et que la manière dont nous choisissons d’habiter ce monde là à une grande part de responsabilité. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de grands méchants et de gentils, ni de victimes ni de bourreaux, il y a une réalité c’est que notre monde accélère grandement, depuis une 40aine d’années au moins, que l’arrivée des nouvelles technologies sont devenues ingérables pour la plupart des gens et que même si elles nous ouvrent sur le monde d’une manière incroyable et excitante et très belle à la fois, elles nous enferment aussi dans un manque de temps récurrent, critique et paradoxal et surtout très anxiogène. Et ça c’est une responsabilité sociétale, c’est une responsabilité qui va dans la réflexion jusqu’à la question de la croissance illimitée dans un monde fini avec des ressources limitées, et cette accélération pour moi, de mon point de vue, la manière dont nous l’embrassons, de manière individuelle va se jouer alors de manière différente, va plutôt se jouer dans, va faire échos à des peurs fondamentales que l’on peut avoir, et aussi à une question d’égo, comme tu disais tout à l’heure la première peur que tu as eue c’est celle du jugement des autres, et dans cette façon que nous avons de regarder le monde et de l’embrasser il y a aussi une envie d’appartenance, d’appartenir à cette mouvance et à ce courant, et quand on regarde la définition de la lenteur dans le dictionnaire qui est extrêmement péjorative au lieu de mettre à l’honneur des philosophies de la lenteur qui sont quand même très belles, qui sont incroyables et qui pourraient nous apporter énormément, on est vraiment dans quelque chose de péjoratif, donc choisir

de ralentir ça demande du courage, car c’est à contre-courant aujourd’hui.

Je suis complètement d’accord avec toi. Et toi comment tu as fait justement, ton corps t’as dit clairement là je m’arrête, comment t’as fait pour justement te reconstruire pour justement aller à contre-courant et ne pas repartir dans le courant ?

Alors moi je repars dans le courant sans arrêt, et je suis obligée d’être en veille et en vigilance permanente car quand on a des personnalités enthousiastes, passionnées, entières et bien on a envie de foncer à nouveaux, j’ai – pour donner un ordre d’idées cet arrêt a duré bien deux ans, plus une troisième année pour pouvoir retravailler, donc j’ai traversé ce que j’appelle m’a propre rééducation, où j’ai du réapprendre à vivre sur d’autres critères. Mon système de croyances s’était effondré, et mon système de croyance s’était basé sur la force de ma volonté. Et dans l’épreuve que j’ai du traverser ce qui m’a le plus marqué c’est que ma volonté, qui avait été jusque là ce qui m’avait permis de tenir debout et d’embrasser le monde, s’était retournée contre moi. Plus je voulais quelque chose, et plus mon corps prenait comme un malin plaisir à me dire « ben non, cette fois tu n’iras pas ». Donc j’ai du réapprendre à vivre en lâchant cette volonté et en faisant beaucoup plus confiance aux limites que mon corps m’imposait, même si elles étaient extrêmement frustrantes et que je suis passée par des phases même de colère.

Hmmm… c’est-à-dire que tu as réinventé ça avec le corps que tu avais à ce moment là ?

C’est ça. C’est-à-dire que au même titre que la déconnexion que j’ai pu ressentir à participer à la bascule vers l’épuisement, la clé du retour vers la vie normale a été ce même corps en fait, cette écoute et ce respect, et aussi une autre dimension qui me paraît essentielle c’est la relation et le rapport à l’autre. Dans notre façon d’accélérer c’est souvent un des domaines qui pâtit le plus de notre accélération, c’est-à-dire qu’on ne prend plus le temps d’être ensemble, et… dans ma convalescence les autres ont joué un rôle clé et fondamental et sans eux je ne sais pas si j’aurais eu la motivation de continuer.

Ça me parle énormément ce que tu dis, après toutes les expériences en mer que ce soit en solitaire ou en équipage, j’ai découvert intimement tu vois que l’épanouissement à soi est intimement lié à la relation à l’autre. On ne peut pas s’épanouir dans la solitude, c’est impossible, et la relation à l’autre parce qu’elle demande du temps, elle demande d’être là, et elle demande de pas être là aussi, elle demande d’avoir cet accélérateur et ce frein en permanence dans la gestion de la relation à l’autre et c’est un moyen extraordinaire pour rencontrer… et ce qui est fou je trouve et alors je sais pas si ça résonne en toi c’est que ces façons de faire moi on me les a jamais apprises :  on m’a jamais appris à me comporter avec les autres, et donc ni avec moi, ni à l’école, ni dans ma famille, ni dans les associations auxquelles j’ai participé dans mon enfance, mon adolescence jamais personne ne m’a donné de clés, j’ai l’impression toujours que c’est des clés qu’on doit aller chercher tout seul et généralement on doit y aller par la blessure et je trouve ça fou en fait.

Oui oui ça me parle ce que tu me dis, parce que effectivement là en y réfléchissant rapidement moi non plus je n’ai pas reçu ces clés. Quand tu t’intéresses à la pédagogie on voit que dans certains pays ils développent des cours d’empathie par exemple pour les enfants il y a un apprentissage pas juste dans le faire-ensemble mais dans le être-ensemble et je pense que tout individu qui dans notre monde moderne à une conscience de cette accélération et de ce choix qui peut être fait de ralentir a une responsabilité vis-à-vis des nouvelles générations. Et je crois que repartir de la base, apprendre à un enfant a habiter le temps, habiter son corps et a être dans le respect de soi et de l’autre ça devrait être vraiment la base. Et on aurait d’ailleurs moins de problèmes environnementaux je pense.

Et on en prend pas vraiment le chemin.

On en prend pas franchement le chemin non.

Tu vois, aujourd’hui je suis dans le cœur d’une course, alors je m’interroge… aujourd’hui la seule façon de juger des concurrents d’une course comme la route du Rhum, il n’y a qu’un seul critère, c’est la vitesse. C’est-à-dire c’est la personne qui va aller le plus vite du point A au point B, et pour tout le monde ça a l’air très satisfaisant, alors que moi peux pas me satisfaire de ça… comment on a pas réussi à lever de nouveaux critères, comme la capacité a avoir de l’harmonie, comment juger aussi les moyens qui ont été mis en place, l’espoir qui a été donné, comment développer de l’humilité face aux éléments… comment on est dans un monde binaire ?

J’ai une idée pour toi Eric, une idée pour toi et ta fondation. Pourquoi ne pas monter une course de bateaux, fondée sur d’autres critères, et justement travailler sur quels seraient les critères qui nous semblent vraiment répondre à une question de bon sens aujourd’hui… et puis la monter cette course !

Bah tu sais que j’y pense beaucoup c’est très drôle que tu en parles Nelly parce que pour moi la course ultime c’est celle qui récompenserait la femme ou l’homme ou l’équipage aussi capable d’atteindre le plus l’harmonie, entre la mer, le bateau et lui, ou elle.

Alors comment tu définirais l’harmonie ?

Alors c’est là qu’il y a tout un travail à faire, c’est compliqué, (rires) tu vois moi j’ai vécu en fait un moment d’harmonie extraordinaire pendant le dernier Vendée Globe. Ça a été un moment… en fait j’ai extrêmement souffert au début de mon Vendée Globe, parce que j’étais dans la comparaison, parce que j’étais dans les vieilles recettes qu’on m’a apprises et puis que je faisais pas ma course, puis par certains éléments j’ai décidé d’aller me rencontrer, j’ai décidé d’arrêter de me comparer, j’ai eu quelques péripéties où j’ai découverts que je pouvais avoir confiance en moi, avoir une confiance totale en mon bateau, et quand j’ai franchi toutes ces étapes, je suis rentré dans une phase d’harmonie extraordinaire, où j’étais extrêmement bien, j’arrivais à dormir alors que c’était pas le cas avant, j’arrivais à m’offrir des plages de rêveries énormes, tu vois une heure à deux heures par jour. Et plus je m’accordais ça, plus j’allais vite. J’ai commencé à accélérer et doubler tout le monde. À terre, tout le monde m’envoyait des messages en disant « dis donc Eric, t’as bouffé du lion », parce que je m’appelle Bellion tu vois, ou « t’as pris goût à la compétition » alors que pas du tout, j’avais juste mon objectif qui était d’être en harmonie avec la mer et mon bateau.

Et quelque part est-ce-que à ce moment là ça t’as pas demandé un travail de lâcher, justement de lâcher la volonté, de lâcher les représentations habituelles, et de développer un autre regard sur le monde et ce que t’étais en train de vivre ?

Complètement, tu m’entends Nelly ?

Oui ça y est je t’entends ?

Allô ?

Ah voilà je t’entends aussi.

C’est la tempête là où je suis donc voilà je capte pas très bien.

Et tu m’as entendue ou pas du tout ?

J’ai entendu quand tu disais est-ce-que c’est là que tu as lâché, lâché prise.

Donc oui oui c’est exactement ça, donc la seule chose c’est que j’ai juste fait ce point là comme référentiel pour dire comment voir l’harmonie mais je ne connais pas les étapes et je sais pas comment on peut mesurer l’harmonie d’une personne dans un élément ou dans un groupe et c’est ça que j’aimerais bien découvrir en fait.

Moi y a une réflexion que j’ai par rapport à ça et j’essaye de m’appliquer depuis ce qui m’est arrivé, c’est de prendre conscience que nous sommes principalement habités par un moteur cérébral et que moi quand j’atteins des instants de grâce, que ce soit dans l’écriture ou ailleurs dans ma vie. Tu m’entends ?

Oui vas-y recommence s’il-te-plaît, tu disais « principalement habitée » ?

Je disais j’étais principalement habitée par ma dimension cérébrale, et quand je ressens de l’harmonie ou des instants de grâce dans ce que je peux faire c’est des moments où je vais renouer avec les différentes composantes de ce qui nous constitue, c’est-à-dire le corps, les mains, la créativité, la relation, toutes ces autres composantes. Et depuis que j’ai compris ça j’essaye que chaque semaine voire chaque jour j’utilise toutes les parties de moi-même. Je comprends mais tellement ce que tu dis là c’est… ouais c’est clair parce que le bonheur et cette harmonie tu la ressens dans le ventre, tu la ressens dans ton corps, tu la ressens… c’est vrai que c’est pas du tout cérébral, c’est pas que cérébral.

Et c’est vrai qu’il y… je comprends tout à fait ce que tu veux dire.

Et ce serait une belle chose pour toi je pense que de réussir à essayer de décrypter ce concept et de voir comment il pourrait de part ton expérience sur les bateaux être mis à profit et je suis persuadée qu’en plus on est encore plus pertinent voire performant même si j’aime pas toujours ce terme lorsque l’on accepte de ne pas l’être, finalement.

C’est, c’est complètement, je suis complètement d’accord, c’est justement quand on lâche, le fait de réfléchir, c’est quand on se trouve soi-même en fait, avec tout le travail de préparation qu’il y a derrière, c’est pas uniquement se trouver, c’est un moment donné lâcher le cérébral pour vivre quelque chose… moi j’appelle ça la différence ou l’inconnu, c’est partir à la rencontre de soi-même en fait. Et c’est vrai que… en plus le bateau c’est ça qui est extraordinaire c’est que c’est juste une question d’équilibre et d’harmonie entre deux éléments, l’air et le liquide, la mer, et c’est juste pouvoir se positionner et ne pas être pris en force ni dans l’un ni dans l’autre, c’est juste être en harmonie avec ces éléments. En fait tu vas vite et tu es performant à partir du moment où justement tu es juste en équilibre et en harmonie. Ça c’est une belle image je trouve.

C’est une belle image oui.

Et c’est d’autant plus fort que au contact de la mer comme de la montagne d’ailleurs on est au contact avec des éléments qui nous rappellent très très vite à l’ordre, lorsque l’orgueil et l’égo vont prendre le dessus.

C’est sûr oui, et cet arrêt il est en fait magique, quelque part moi je suis parti de St Malo j’étais fatigué, ça m’a permis de me reposer, et c’est vrai que c’est l’océan quelque part qui me l’a offert. Et rien que d’avoir cette pensée qui est peut-être perçue comme « perchée » quelque part moi elle me fait énormément de bien. Elle m’apaise énormément.

Est-ce-que t’as pas ressenti quand même un petit peu de frustration ?

Bah c’est sûr, je suis comme toi hein, l’harmonie j’essaye de l’atteindre, je vis pas avec, je suis happé par le courant tout le temps, donc c’est vrai que la frustration elle est là, je sais que tous les jours je regarde les autres, je me compare encore, donc c’est un travail de chaque instant, mais c’est vrai que la frustration elle est là, c’est sûr. Si j’avais à ne pas la vivre, ce serait mieux, c’est sûr.

Est-ce-que tu as ressenti là là dans cet arrêt et cette façon de le prendre comme un cadeau est-ce-que tu as pu sentir et arriver à un autre élément, qui est la joie ?

Hmmm… non, j’ai pas ressenti cette joie dans l’arrêt, non. En revanche j’ai ressenti cette joie, une joie très profonde au moment du départ. J’étais beaucoup plus lent que les autres bateaux et j’ai pu jouir du spectacle. Et c’est un spectacle au départ que tu vois jamais, parce que t’es toujours le couteau entre les dents, et en train de regarder les autres, en train de surveiller ton bateau comme le lait sur le feu, et là pour une fois j’étais dans le spectacle, et j’étais très très heureux. Mais la frustration est venue très vite après, en voyant les autres s’envoler, et moi en étant derrière. J’étais assez frustré et je me battais contre ce sentiment là.

Mais quelque part, de ce que tu décris du coup, c’est le choix de la lenteur qui t’as permis d’ouvrir ton regard, c’est-à-dire que tu as pu assister à un spectacle que t’aurais vécu complètement autre chose, tout aussi beau et tout aussi excitant en étant de nouveaux dans les bateaux de course, sur le devant, mais le fait d’avoir pu observer, contempler, et c’est un des gros cadeaux de cette démarche de la lenteur, c’est de pouvoir être vraiment dans une démarche de contemplation, et ça je crois que cette ouverture de regard sur le monde c’est quelque chose que notre accélération nous enlève et ça fait tellement du bien de sortir de temps en temps et d’enlever, le comment on dit, le nez du guidon ou le regard de la lorgnette – je sais plus je confonds toujours les expressions – et de pouvoir enfin lever les yeux différemment sur le monde.

Je suis complètement d’accord, je suis persuadé que une des alternatives à la vitesse qui nous étouffe ça peut être vraiment la beauté. Le fait de l’observer, parce qu’elle est partout la beauté. Tu vois là je suis à l’Aber Wrac’h, dans un endroit fabuleux, j’ai rencontré des gens qui ont le cœur sur la main, qui nous invitent partout, et sans cet arrêt là je l’aurais jamais vu, et le départ c’est pareil je l’aurais jamais vu. Donc je sais pas si j’ai vécu de la joie, en tous cas je suis heureux et apaisé en fait.

Mais tu repars là quand même ?

Et je repars demain !

Ça y est le coup de vent a faibli ?

Ouais le vent se calme demain et je vais pouvoir repartir demain, c’est plus maniable et c’est plus raisonnable, je suis très content et je sens que Ahoy tire sur ses amarres là elle est toute excitée car elle a jamais fait ce genre de traversée donc elle a très envie de partir, cette belle goélette.

Et du coup ça va représenter combien de jours de navigation à partir de maintenant ?

Écoute j’ai fait un routage tout à l’heure, ce matin, et il me disait 27 jours. Donc normalement voilà ça devrait environ durer ça j’espère.

Tu penses qu’ils t’auront attendu à l’arrivée ?

Je ne sais pas, je ne sais pas (rires), j’espère que la ligne sera là. Ce qui est assez cruel c’est que quand la ligne se ferme, on dit que t’as abandonné, alors que t’as pas abandonné : t’es juste en retard par rapport à la ligne. Voilà j’aimerais bien passer la ligne, mais c’est pas le sujet principal, l’idée c’est de pousser cette réflexion et surtout éprouver cette décélération et je te remercie vraiment pour cette discussion. Là t’as semé plein plein de choses en moi et quand je vais raccrocher je vais noter tout ce que t’as dit et je vais y réfléchir et puis je te raconterai ce que j’en ai tiré.

Ah bah oui, t’es obligé là (rires). Avec grand plaisir en tous cas pour moi et j’aimerais vraiment que l’on puisse re-échanger de manière informelle quand ton aventure sera terminée parce que je suis très très curieuse de me nourrir de ce que cette expérience a pu représenter pour toi, parce que je suis en laboratoire permanent sur ce sujet.

Ah bah écoute on en parlera ensemble, on déjeunera ensemble au début de l’année prochaine Nelly !

Avec grand plaisir, alors écoute bon vent, c’est comme ça qu’on dit dans le milieu marin ?

C’est comme ça qu’on dit oui, c’est parfait.

Bon vent pour demain

Ok je te remercie, je t’embrasse Nelly, ravi d’avoir eu cette discussion avec toi. Au revoir Nelly.

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